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Le Haïku

Une forme poétique japonaise

lundi 24 décembre 2018, par Marc Weikmans

Note liminaire

Par cet article je fait l’apologie de cette forme poétique toute particulière qu’est le haïku en donnant aussi l’explication de ses origines et sa distinction des autres formes poétiques japonaises que sont les tanka et renku. Je tente ici d’être le plus complet que possible en citant également par périodes, les grands poètes japonais. Dans un prochain article, vous trouverez par époques, les plus beaux haïku des grands poètes japonais.


  • Définition
  • Origine
  • Sens
  • Style
  • Règle du Kigo
  • Transgression
  • Maîtres japonais du haïku
  • Bibliographie

    Définition

    Un haïku (俳句, haiku), est un petit poème extrêmement bref visant à dire et célébrer l’évanescence des choses.

    Encore appelé haïkaï (d’après le haïkaï no renga ou haïkaï-renga, forme antérieure plus triviale développée par Sōkan au xvie siècle) ou hokku - son nom d’origine, le haïku comporte traditionnellement 17 mores, verset - en trois segments 5-7-5, et est calligraphié traditionnellement sur une seule ligne verticale, au Japon, ou sur trois lignes, dans son adaptation francophone depuis 1905. Cependant, il existe des voix critiques concernant la distribution ou la distribution de celles-ci, comme Vicente Haya ou Jaime Lorente . Les Haikai (dont un homonyme signifie « amusement ») étaient appelés au départ haikai-renga : rengas drôles, légers, parfois frivoles et grivois — un genre plutôt mineur à l’origine. Hokku (発句) désigne initialement le premier (le kanji 発 renvoie au départ, au commencement) vers (句-ku) de 5 mores d’un tanka, puis ultérieurement le premier vers de 5/7/5 mores d’un renga. En 1891, Masaoka Shiki forge le mot haïku qui est la contraction des deux mots cités précédemment.

    Le terme a été créé par le poète Masaoka Shiki (1867-1902). C’est une forme poétique très codifiée d’origine japonaise et dont la paternité, dans son esprit actuel, est attribuée au poète Bashō Matsuo (1644-1694)

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    Origine

    Le haïku tire son origine du tanka (ou waka) de 31 mores (un découpage des sons plus fin que les syllabes) composé d’un hokku de 17 mores et un verset de 14 mores. Bashō Matsuo isola les modules et ne conserva que celui de 17 mores, qu’on appelait le hokku (発句) ou le haïkaï (俳諧, haikai ?) (comique, non-orthodoxe), sorte de ce que l’on appelle aujourd’hui renku. Contrairement au waka ou tanka, le haïku n’est pas chanté.

    Un haïku doit donner une notion de saison (le kigo) et doit comporter une césure (le kireji). Si le haïku n’indique ni saison, ni moment particulier, on l’appellera un muki (無季) ou encore haïku libre, tels les poèmes de Taneda Santôka (1882-1940) ou ceux de Ozaki Hôsai (1885-1926).

    Les haïkus ne sont connus en Occident que depuis le tout début du xxe siècle. Les écrivains occidentaux ont alors tenté de s’inspirer de cette forme de poésie brève. La plupart du temps, ils ont choisi de transposer le haïku japonais, qui s’écrivait sur une seule colonne sous la forme d’un tercet de 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes pour les haïkus occidentaux. Quand on compose un haïku en français, on remplace en général les mores par des syllabes ; cependant, une syllabe française peut contenir jusqu’à trois mores, ce qui engendre des poèmes irréguliers.

    La personne écrivant des haïkus est appelée haijin (俳人 ?), ou parfois également « haïdjin » ou « haïkiste ».

    Contrairement à la langue française, le japonais du xviie siècle diffère beaucoup de la langue japonaise actuelle, tant dans sa grammaire et son vocabulaire que dans l’écriture. Il équivaut donc, pour un lecteur français, à l’ancien français, avec la difficulté supplémentaire qui est l’évolution de l’écriture elle-même.
    À titre d’exemple, voici l’un des plus célèbres haïkus japonais, écrit par le premier des quatre maîtres classiques, Bashō :

    « Un vieil étang
    Une grenouille qui plonge,
    Le bruit de l’eau. »

    L’original japonais est :

    « 古池や (furu ike ya, fu/ru/i/ke ya  : 5)
    蛙飛込む (kawazu tobikomu, ka/wa/zu to/bi/ko/mu  : 7)
    水の音 (mizu no oto, mi/zu no o/to  : 5) »

    Soit 17 mores (5-7-5).


    Ce haïku est celui que l’on présente le plus lorsqu’il s’agit d’expliquer ce qu’est un haïku. Il en existe de multiples traductions. C’est surtout le troisième vers qui pose problème. De nombreux haijin (poètes pratiquant l’art du haïku) préfèrent « le bruit de l’eau », plus proche du sens littéral, à « un ploc dans l’eau ». Ya traduit une émotion. Le texte ne donne aucune indication de pluriel ou de singulier, ni aucune indication de temps. Par ailleurs, en japonais, les articles n’existent pas, les genres non plus. Le mot à mot du poème est le suivant : vieil/ancien étang(s) ah grenouille(s) tomber/plonger bruit(s) de l’eau(x)

    Rien dans le texte ne vient indiquer que la/les/des grenouille(s) tombent/sont tombées/tomberont dans un/le/des vieil/vieux étang(s). Dans la langue japonaise commune « grenouille » se dit « kaeru ».

    La traductrice Corinne Atlan en a même proposé une version différente en s’attachant plus à un effet visuel, « l’eau se brise ».

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    Sens

    Le sens d’un haïku se révèle, pour la plupart des cas, dans sa proximité avec d’autres haïkus, lorsqu’il fut publié dans des éditions collectives, ou dans son rapport à une histoire, lorsqu’il fut publié dans des récits en prose. La densité du haïku tient à la souplesse de la langue japonaise, à la richesse de son vocabulaire, au jeu des homophonies (très nombreuses dans cette langue), et à l’usage des kanjis ou des alphabets syllabaires. L’utilisation des kanjis faisant référence plutôt à la culture d’origine chinoise, tandis que l’usage des alphabets syllabaires fait plutôt référence à la culture japonaise dans ce qu’elle a de propre, un peu comme en français week-end diffère de « fin de semaine », même si la définition des termes est la même.

    Les maîtres du haïku classique vivaient de la correction des haïkus de leurs élèves, c’est dire si le haïku répond à des règles de composition rigoureuses et particulièrement ardues. La langue utilisée dans le haïku classique diffère de la langue parlée ou écrite à la même époque, et c’est une des principales difficultés de sa composition. La conséquence directe est qu’il peut être difficilement compréhensible au commun des mortels, outre qu’il est rempli de références explicites ou implicites à la culture des lettrés et du bouddhisme. La littérature classique japonaise est une langue qui privilégie l’allusion et l’implicite. Le haïku s’est démocratisé aujourd’hui, on en trouve des formes simplifiées jusque dans les quotidiens à grand tirage. C’est un jeu pour tous les âges, où l’on ne cherche pas nécessairement à être corrigé par un maître.

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    Style

    Un haïku ne se contente pas de décrire les choses, il nécessite le détachement de l’auteur. Il traduit le plus souvent une sensation. Il est comme une sorte d’instantané. Cela traduit une émotion, un sentiment passager, le haïku ne se travaille pas, il est rapide et concis. Il n’exclut cependant pas l’humour, les figures de style, mais tout cela doit être utilisé avec parcimonie. Il doit pouvoir se lire en une seule respiration et de préférence à voix haute. Il incite à la réflexion. Il est préférable de le lire deux fois afin d’en saisir complètement le sens et la subtilité. C’est au lecteur qu’il revient de se créer sa propre image. Ainsi, le haïku ne doit pas décrire mais évoquer. Plutôt qu’une phrase répartie sur trois lignes, le haïku procède par une notion de césure, le kireji. La scène décrite dans un haïku n’est pas regardée par un observateur externe. Le "je" peut être utilisé mais celui-ci sera plus vecteur d’interprétation, projetant une vision sur la scène, tel un élément du paysage. Il donne un sens à la scène, mais n’en fait pas partie. C’est pour cette raison que la première personne est souvent absente de l’énonciation. Une fois le cadrage effectué, dans lequel le poète recherche l’essentiel, celui-ci mène un travail d’épuration de son poème. Cette façon d’envisager le haïku a été promue au xixe siècle par le poète Masaoka Shiki.



    L’une des principales difficultés pour les haïkistes francophones est de retrouver une notion de flou qui est plus appropriée à la langue japonaise, celle-ci étant davantage contextuelle que le français, et utilisant moins d’articles et de formes de conjugaison. Des débats ont également lieu pour tenter de donner des pistes sur la ponctuation. Des tirets, des espaces ou signes d’ondulation paraissent le mieux s’approcher de la façon d’écrire très sobre des Japonais.

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    Règle du kigo

    Mais ce n’est pas la seule règle que doit respecter un haïku, car il lui faut contenir un kigo (mot de saison), c’est-à-dire une référence à la nature ou un mot clé concernant l’une des quatre saisons. Notons qu’au-delà des quatre saisons traditionnelles, le jour de l’an est très important et peut être considéré en haïku comme une saison à part entière. Si la saison peut être nommée, le cadre poétique impose le plus souvent de l’évoquer. Cerisier en fleurs pour le printemps, vol de hannetons pour été, etc. Mais « pleine lune », qui ne peut être rattachée à une saison en particulier, constitue également un excellent kigo. Au Japon, des livres spécialisés recensent les expressions les plus courantes pouvant être utilisées comme kigo. Ceux-ci sont généralement placés dans le premier vers.

    Division approximative des saisons selon l’ancien calendrier lunaire :

    printemps : 4 février - 5 mai
    été : 6 mai - 7 août
    automne : 8 août - 6 novembre
    hiver : 7 novembre - 3 février

    Quand le haïku ne contient pas d’élément indiquant la saison, on l’appellera un muki-haïku (無季俳句, littéralement « haïku-sans-mot-de-saison »).

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    Transgressions

    Philippe Costa estime que transgresser la règle du 5/7/5 est contre-productif : « Cette contrainte présente un immense intérêt pour la créativité elle-même. Pourquoi ? Parce que la contrainte pousse à chercher des solutions pour pouvoir s’y conformer et que face à l’impossibilité de trouver des solutions littéraires conventionnelles, on doit souvent avoir recours à d’autres qui ne le sont pas […]. C’est donc précisément en cela que la contrainte pousse à la créativité, à l’innovation littéraire, à trouver des formes réellement poétiques. Paradoxalement : se conformer à la contrainte mène à l’innovation littéraire ; et la contrainte engendre la plus grande liberté de langage. Et plus elle est sévère, plus elle est créatrice. On aurait tort de s’en priver. » Ceci est d’ailleurs vrai pour toutes les contraintes poétiques, loi comprise depuis longtemps par les symbolistes ou encore l’OuLiPo.

    Cependant, il n’est pas rare de trouver, même chez les classiques, des haïkus qui transgressent les règles. Mais de l’ensemble doit se dégager ce que certains appellent un « esprit haïku » – indéfinissable en tant que tel. Il procède du vécu, du ressenti, de choses impalpables. Généralement, la structure court-long-court est conservée. Cela dit, la structure 5-7-5 est encore la plus courante.

    Les haïkus avec quelques mores de plus ou de moins sont parfois tolérés, sous la forme hachō (rythme brisé), et des termes techniques les désignent : un haïku de plus de 17 mores est dit ji-amari (« lettres en trop »), et un de moins de 17 mores est dit ji-tarazu (« lettres en moins ») ; cependant, ils ne sont considérés comme de bons haïkus que si la brisure semble inévitable pour obtenir l’effet produit. Les haïkus de type 5-5-7 ou 7-5-5 (voire 5-12 ou 12-5 quand un mot enjambe une division) sont plus fréquents. (L’œuvre du troisième maître classique, Issa, présente de nombreux exemples de chacune de ces transgressions.)

    Il existe de multiples écoles de haïku, de multiples tendances. Le haïku zen, le haïku urbain, le haïku engagé... Chacune pouvant ou non respecter les règles de base.

    Le senryū est une forme de poésie similaire mais qui met l’accent sur l’humour au lieu de la nature, et où l’auteur se met plus facilement en avant. Il est généralement plus léger que le haïku. Le kigo n’est pas nécessaire pour écrire un senryū.

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    Maîtres japonais de haïku

    Moritake


    Les noms sont donnés dans l’ordre occidental (prénom nom). Les maîtres les plus connus sont traditionnellement désignés par leur prénom (de naissance ou de plume) seul.

    Antécédents (haïkaï-renga)
    Sōkan Yamazaki (1465-1553) dit Sōkan
    Arakida Moritake (荒木田 守武, Arakida Moritake, 1473-1549) dit Moritake

    Période d’Edo (1600-1868)
    Bashō Matsuo (1644-1694) dit Bashō
    Chiyo-ni (1703-1775) dite la nonne Chiyo
    Buson Yosa (1716-1783) dit Buson
    Issa Kobayashi (1763-1828) dit Issa
    Ryōkan Taigu (1758-1831) dit Ryōkan

    Ere Meiji (1868-1912)
    Shiki Masaoka (1867-1902) dit Shiki
    Sōseki Natsume (1867-1916) dit Sōseki
    Sokotsu Samukawa (1875 - 1954)
    Yosano Akiko (1878 - 1942)
    Ère Taishō (1912-1926)

    Ère Shōwa (1926-1989)
    Kenshin Sumitaku (1961-1987) dit Kenshin
    Kyoshi Takahama (1874-1959) dit Kyoshi

    Moderne
    Ippekirō Nakatsuka (1887-1946)
    Sekitei Hara (1886-1951)
    Hisajo Sugita (1890-1946)
    Sujū Takano (1893-1976)
    Kakio Tomizawa (1902-1962)
    Kōi Nagata (1900-1997)
    Hōsai Ozaki (尾崎 放哉, Ozaki Hōsai, 1885-1926) dit Hōsai
    Taneda Santōka (1882-1940) dit Santōka
    Shūson Katō (1905-1993)
    Tōta Kaneko (1919-2018)
    Ban’ya Natsuishi (夏石 番矢, Natsuishi Ban’ya, né en 1955)

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    Bibliographie

    - Georges Schehadé, Anthologie du vers unique, Paris, Ramsay, 1977
    - Vicente Haya, Aware, Barcelona, Kairós, 2013.
    - Jaime Lorente, Shasei.Introducción al haiku, Toledo, Lastura y Juglar, Colección "Punto de Mira", 2001
    - Roger Munier, Haïku (préf. de Yves Bonnefoy), Paris, Fayard, 1978 (rééd. Haïkus, Seuil, 2006)
    - Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre : Le Livre du haiku : Anthologie-promenade, Paris, Phébus, 1978
    - Maurice Coyaud, Fêtes au Japon : Haiku, Paris, PAF, 1978
    - Yves Leclair, « Approches du haïku » (I), in L’École des lettres no 14, éd. L’École des loisirs, juin 1987.
    - Yves Leclair, « Approches du haïku » (II), in L’École des lettres no 15, éd. L’École des loisirs, juin 1987.
    - Yves Leclair, Manuel de contemplation en montagne, éd. de La Table Ronde, 2005.
    - Maurice Coyaud, Tanka Haiku Renga, Le Triangle magique, Les Belles Lettres, 1996
    - Frank Deroche, La queue du faisan frôle les pivoines, (roman composé à partir de haïku), Paris, Le Dilettante, 2003
    - Philippe Forest, Sarinagara, roman, 2003
    - Alain Kervern, Malgré le givre, Éd. Folle Avoine, 1987
    - Alain Kervern, Le Réveil de la loutre, Éd. Folle Avoine, 1990
    - René Sieffert, Bashô - Le Sac à charbon, POF, 1993
    - Etiemble, Du Haïku, Kwok On, 1995
    - Éditions Moundarren : Bashô, Buson, Ryokan, Issa, Shiki, etc. (version bilingue japonais - français)
    - Éditions Verdier : Bashô, Buson, Ryokan, Issa, Shiki (version bilingue + transcription du japonais)
    - Roland Barthes, L’Empire des signes (parle du haïku japonais et donne une description de la perception occidentale des haïkus)
    - Vincent Brochard et Pascale Senk, L’Art du haïku, pour une philosophie de l’instant, collection l’esprit d’ouverture chez Belfond.
    - Philippe Costa, Petit manuel pour écrire des haïku, Éd. Philippe Picquier, 2010
    - Georges Friedenkraft, Style et esprit des haïkou en français, Bulletin des Anciens Élèves de l’INALCO, avril 2002, p. 113-120.
    - Jean Antonini (sous la direction de), Anthologie du haïku en France, Éditions Aléas, France, 2003
    - Valentin Nicolitov (sous la direction de), Apus de soare / Coucher de Soleil, anthologie franco-roumaine de haïku, Édition de la Société roumaine de Haïku, Bucarest, 2010.
    - Mayuzumi Madoka, "Haikus du Temps Présent", Présentation, choix et traduction de - Corinne Atlan, Éditions Philippe Picquier, 2012
    - Barry Gifford et Lawrence Lee (trad. de l’anglais par Brice Matthieussent), Les Vies parallèles de Jack Kerouac [« Jack’s Book : An Oral Biography of Jack Kerouac »], Éditions Rivages, coll. « Bibliothèque étrangère » (no 81), 1993 (1re éd. 1978), 470 p.
    (en) Charles S. Prebish, The A to Z of Buddhism, New Delhi, Vision Books, 2003, 280 p., p. 128
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